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18 juillet 2008



Le revers de la technique

"A chaque avancée technologique, petit recul d'humanité", me disait l'autre jour mon libraire préféré. C'était un simple constat, pas une plainte. Nous parlions d'informatique évidemment. "L'informatique en librairie nous a fait gagner beaucoup d'argent, beaucoup plus que je ne l'aurais cru possible. Et je ne voudrais pas revenir en arrière. Mais je dois bien constater que les procédures mises en place -les procédures automatisées- conduisent parfois à des erreurs. Erreurs qui ne sont pas sans conséquences sur nos relations avec les clients."

Je ne voyais que trop bien ce qu'il voulait dire. La réception par certains lecteurs d'une lettre de rappel m'a déjà personnellement mené sur des sentiers que j'aurais préféré éviter. La lettre qu'ils reçoivent leur paraît sèche et injustifiée, pour ne pas dire injuste. Pour peu que vous ayez effectivement commis une erreur, le drame n'est jamais loin. Les trésors de diplomatie déployés n'y changent parfois rien : certains en restent vexés à tout jamais et n'y reviennent plus.

Il n'empêche : moi non plus, je ne voudrais pas revenir en arrière.

29 février 2008

Reclassement



Alors comme ça, tout était faux. Toute cette histoire, c'était de l'invention. Grâce à l'acharnement d'un journal, 'Le Soir', nous apprenons aujourd'hui que le récit 'autobiographique' de M. Defonseca, 'Survivre avec les loups', relève finalement de la fiction pure. Reste peut-être une belle histoire; j'écris 'peut-être' parce que je ne l'ai pas lu.
J'imagine que je ne suis pas le seul bibliothécaire à y penser : toutes les bibliothèques qui l'ont acquis avant aujourd'hui vont probablement devoir réviser la fiche catalo de ce récent objet du délit. Et le faire passer du rayon 'autobiographies', ou 'biographies' ou encore 'récits de vie' à ceux consacrés aux fictions. Sauf dans 'ma' bib. Non, il ne s'agit pas encore de l'une de ces prémonitions bibliothéconomiques qui assoient ma réputation plus loin que l'internet ne porte. C'est plus simple. Notre exemplaire nous fut légué par un zélé lecteur. Une édition 'club', style France Loisirs. Le parcourant aujourd'hui, je me rends compte qu'à aucun moment il n'est précisé que c'est une histoire vraie. Fort logiquement, il s'est donc retrouvé avec les autres romans.

30 octobre 2007

Comment distinguer un lecteur d'un usager


Les formations sont toujours propices à se raconter la 'dernière bien bonne' entre confrères. Généralement, ces jolies histoires concernent nos chers amis les lecteurs. Mais pas toujours.

Racontar 1 donc. La scène se passe dans une bibliothèque rurale, assez importante, située au 2ème étage d'un bâtiment que je daterais à vue de nez du 19e, richement rénové et que, pour plus de facilités, tout le monde nomme 'le château'. Un homme rentre, plutôt le genre clochardesque, vêtu de pas frais et traînant un cabas. Comme aimanté par les rayons de la section adultes, il disparaît de la vue de mes confrères. Quelques instants plus tard, un lecteur s'approche du comptoir de prêt et, sur le ton de la conspiration, confie aux bibliothécaires :"dites, le type qui vient de rentrer il y a deux minutes...il vient de pisser contrer une armoire...là, il s'est assis dans un coin et il commence à boire". Les bibliothécaires tout-terrain qui me lisent devineront aisément la suite de l'histoire. Il fallait non seulement virer poliment l'urineur indélicat, mais également rendre aux lieux leur propreté initiale.

08 octobre 2007

Deux

Voilà, ça y est, les candidatures ont été reçues et évaluées. Les postulants ont été entendus. Le jury a fait son choix. Choix qui me semble être le bon. Après douze ans en solitaire, dont plus de la moitié à réclamer inlassablement du renfort, j'ai du mal à me faire à l'idée que l'objectif est atteint. Si vous travaillez dans l'administration, il vaut mieux être patient. Et quand les choses que vous souhaitez finissent par arriver, vous les aviez depuis tellement longtemps en tête que vous en êtes déjà à réfléchir à l'étape suivante. Un mi-temps? Très bien. Et comment vais-je leur faire comprendre que ce ne sera pas suffisant?
Au-delà de ça, l'irruption de quelqu'un d'aussi qualifié que moi risque de tournebouller ma vie de bibliothécaire peu habitué au travail en équipe. Sans doute ais-je, consciemment ou non, développé des méthodes et des habitudes sur lesquelles ma nouvelle collègue ne manquera pas de jeter un oeil cru. Et qu'elle proposera de modifier. Sans doute aussi prendra-t-elle sa part de responsabilités dans cette gestion quotidienne qui m'alourdissait de plus en plus. C'est donc bien de délégation et de partage qu'il s'agira. Et de considérer que cette bibliothèque n'est, dès à présent, plus "ma" bibliothèque.

20 juin 2007


Déformation professionnelle

En repos forcé pour quelques jours. Une caisse trop mal soulevée ou de trop tout simplement. Ou trop de tout, simplement.
Vous ne me manquez pas, les lecteurs. J’avoue cette fin d’année scolaire assez longue. Encore trois semaines de boulot et je ne vous verrai plus pendant presque un mois. Ca va me faire du bien.
Je sais que, malgré tout, je ne pourrai m’empêcher de lire les recensions de nouveaux livres et de ma balader à la librairie, à l’affût d’un titre inconnu. Je me dirai ‘tiens, voilà qui va intéresser untel’ ou ‘dju, le voilà le bouquin de biologie qui aurait pu m’aider l’autre jour’ et puis, je prendrai note des références pour une future commande.
Parfois, lorsque je me promène en ville et que l’un ou l’autre me reconnaît, je ne peux m’empêcher de penser que pour vous, je suis toujours le biblio. Identifié, étiqueté, catalogué. Je ne suis pas un inconnu accompagné de sa femme, en train de boire un verre à une terrasse. Je suis le biblio, (encore) occupé à boire l’apéro avec sa femme à une terrasse de la Grand’Place. Mais en fait, ça ne tient pas qu’à vous, c’est aussi moi qui ne peux m’en empêcher. Qu’importe les circonstances, les lieux et les personnes : il est bien rare que, dans un petit coin de mon cerveau, quelques neurones ne prennent un malin plaisir à me rappeler qui je suis. Ce foutu bibliothécaire. Ce rôle que je ne devrais endosser que cinq jours par semaine, entre 8h.30 et 18h.30 selon les horaires, et si j’arrivais tout simplement à baisser complètement le volet.

05 avril 2007

Fadila veille sur moi

Il y a des jours où je me demande si les hautes sphères pensent à moi. Si ma ministre, Mme Fadila Laanan a, de temps en temps, une pensée émue pour mon action quotidienne et non-désinterressée (je ne suis pas bénévole) en faveur de la lecture publique et, plus largement, de l'éducation permanente. Voici que m'arrive un courrier qui m'ôte tout doute. Même si elle ne m'écrit pas elle-même (je comprends bien : elle n'a pas que ça sur le feu), qu'elle ait pensé à me faire part de son avis sur un point d'actualité me réchauffe le coeur. Si, si. Et puis, c'est quand même signé par le (nouveau) responsable de la Lecture Publique. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer quelques extraits de ladite lettre :
'Madame la Ministre souhaite attirer votre attention sur un opération de propagande obscurantiste lancée à l'endroit des bibliothèques publiques de la Communauté française. Elle consiste à envoyer gratuitement 'L'Atlas de la Création'. Son auteur Harun Yahya attaque les théories de l'évolution, et nie les vérités scientifiques les plus élémentaires. Comme vous l'avez certainement déjà décidé, il y a lieu de ne pas verser ce type de littérature obscurantiste dans vos collections. Madame la Ministre insiste sur le fait que l'ouvrage à Harun Yahya ne doit pas être mis à la disposition des usagers'.
Deux choses : comme me le faisait justement remarquer ma fille de 15 ans pas plus tard qu'avant-hier : 'quand j'entends une fille me dire 'la voiture à mon père', je sais tout de suite que ses notes en français ne doivent pas être terribles'. Et donc, 'l'ouvrage DE Harun Yahya' aurait été plus judicieux, surtout dans une missive officielle de Ministère de la Communauté FRANCAISE (comme la langue).
Mais je suis sans doute mesquin. Ce sont les vacances de Pâques, personnel réduit au Ministère, plus personne pour relire.
Deuxièmement : cette formule 'comme vous l'avez certainement déjà décidé' ne serait-elle pas légèrement du genre à nous prendre pour des abrutis tout en essayant très finement de ménager notre susceptibilité? Des fois que nous n'ayons pas lu tous les articles de presse parus à ce sujet (c'est quand même notre métier : lire autre chose que la météo), des fois que nous intégrerions un bouquin sans l'avoir au préalable et au minimum parcouru, le Ministère est là, tel l'incroyable Hulk repoussant les forces du mal camouflées dans un beau livre tout en papier glacé, pour nous éviter de commettre une grosse bêtise. Un seul mot : merci.

26 février 2007

Indiscretion

"Les lettres semblaient rangées par date et, après avoir hésité, Erlendur en lut une. Il avait le sentiment de s'introduire par effraction dans un sanctuaire et en tirait une forme de honte. Comme s'il s'était posté à une fenêtre d'où il aurait épié les gens".
(Arnaldur Indridason, 'La femme en vert', Métaillé, 2006)
Idem pour moi, simple bibliothécaire et même pas inspecteur de police islandais, comme Erlendur. Idem lorsque je lis presque involontairement ces quelques lignes, griffonnées sur un signet oublié dans un livre. Ce ne sont souvent que quelques mots sans importance, mais pas toujours. Idem aussi quand il s'agit de trier ces caisses de dons que ton fils m'a apportées. Titre après titre, ces livres qui autrefois t'appartenaient, m'en disent plus sur toi que je n'en ai appris lors de notre unique rencontre. Tu n'avais sans doute jamais pensé qu'un jour je me retrouverais à les classer en deux piles n'est-ce pas? D'un côté les 'à garder' et de l'autre, ceux 'à évacuer'. Et moi, à chaque caisse que j'ouvre, je me sens comme Erlendur, un intrus dans ton univers.

19 novembre 2006

Sisyphes

Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Les lecteurs ou les livres. Dès les premiers jours de nos études de bibliothécaire, l'évidence nous avait sauté aux yeux, aux plus perspicaces de mes petits camarades et à moi-même : la bibliothèque idéale, celle que nous rêvions de rejoindre un jour, se devait d'être interdite aux lecteurs. Ce n'est qu'après, la pratique venant et le métier nous essouflant petit à petit, que l'incomplétude de notre réflexion nous frappa : les livres, quelles chienlit! Faut les choisir, les catalographier (selon des règles bien précises encore, si vous aviez pensé que titre/auteur ça pourrait suffire, vous avez bien fait de vous lancer dans une carrière d'ingénieur atomiste, c'est sans doute plus simple), les équiper, les mettre en prêt et les ranger un nombre incalculable de fois, toujours à ce même endroit qu'ils ne cessent de quitter. Sans compter que certains d'entre eux prennent un malin plaisir à se déteriorer, pour que nous perdions notre temps pourtant si précieux à les réparer à coup de papier collant et de colle blanche. Tout ça pour finir un jour ou l'autre par les retirer définitivement des rayons, parce que dépassés ou plus assez attirants pour vos lecteurs.

05 septembre 2006

R(I)P – 1ière partie

Il fait partie de ces quelques bouquins laissés par mes prédécesseurs, les directeurs d’école et autre pharmacien qui se sont occupés de la bibliothèque avant moi, valeureux pionniers de la lecture publique, qui s’en allaient au combat sans même le soutien d’un ordinateur ou l’idée de la naissance de l’ISBN ! Il y en a d’autres, j’en parlerai plus tard, s’y replonger de temps en temps donne une bonne idée du chemin parcouru. Celui-ci, c’est le ‘Répertoire alphabétique de 10.000 auteurs avec 40.000 de leurs ouvrages (Romans et pièces) qualifiés quant à leur valeur morale’. J’en devine qui sourient. Qu’ils s’accrochent, ça ne fait que débuter. Le nom de l’auteur n’est pas mal, à croire qu’il s’agit d’un pseudo : ‘G. Sagehomme, S.J.’. Plus loin dans l’avant-propos, on peut lire qu’il s’agit d’un ‘R.P’, soit Révérend Père, en exercice au Collège Saint-Michel de Bruxelles. Publié en 1939 par Casterman, ce ‘recueil est destiné aux âmes honnêtes qui veulent le rester, aux pères et aux mères de famille, aux directeurs de conscience, qui savent quel mal une mauvaise lecture peut faire à un cœur. Ils trouveront ici une brève réponse à cette question : « Puis-je lire tel roman ? Puis-je le donner en lecture à mes enfants, à mes pénitents ? »’ Pas de jugement littéraire, donc, ni même d’appréciation sur l’intérêt des titres cités, puisque l’auteur ‘a uniquement voulu dissiper, dans une certaine mesure, ce doute parfois angoissant : "Puis-je, en conscience, lire ou faire lire ce livre ?" '.
Quarante mille titres, on ne peut s’imaginer que le brave Sagehomme les ait tous lus ? Il l’admet volontiers. Ses sources ? ‘Il a puisé ses appréciations, d’abord dans ses notes personnelles, puis surtout dans les revues et dans les catalogues des bibliothèques catholiques’. Voilà qui dissipe la volute de doute qui planait encore dans vos esprits. Ce répertoire s’adresse d’abord aux responsables de bibliothèques catholiques. Bizarre de le retrouver ici, dans une bibliothèque dépendant d’une commune belge qui vient de fêter son siècle de gestion par une majorité socialiste.

09 août 2006

Perception (2)

Il n'y a pas si longtemps, être bibliothécaire dans un petit village de Wallonie, ça ne payait pas, pour reprendre l'expression de Fernand Reynaud (qui se souvient encore de Fernand Reynaud?). Il s'agissait neuf fois sur dix d'un emploi complémentaire, très très mal payé (quand il ne s'agissait pas de bénévolat) et en général confié à l'instituteur ou au pharmacien. Certains en ont gardé la mémoire. Ainsi, cette gentille dame, grande lectrice, mais qui a quand même failli me vexer l'autre jour. Nous parlions d'emploi en général et des difficultés de trouver du boulot, lorsqu'en guise de conclusion elle me demanda : 'Et vous, c'est quoi votre vrai métier?'.

11 juillet 2006

Perception

Je suis connu dans le village. Un peu comme le bourgmestre, le curé ou le médecin. Pour les plus jeunes, je pourrais aussi bien être boulanger ou électricien, c’est égal. Les plus âgés ont cet espèce de respect que j’ai eu du mal à comprendre au début : je sortais d’une grosse boîte privée dans laquelle je ne n’étais que le documentaliste (à côté des juristes ou des économistes, on ne pesait pas lourd).
Pour certains d’entre eux, je reste Monsieur le Bibliothécaire, ce même genre de Monsieur qu’eux et leurs parents donnaient à l’instituteur dans leur jeunesse. Ils m’abordent parfois en rue, persuadés que j’ai toutes les fiches-lecteurs en tête : ‘Monsieur, j’ai un livre en retard, mais je n’ai pas su venir, ma petite-fille était malade, j’ai dû la garder, ses parents travaillent vous comprenez… ‘. Il n’y a pas si longtemps, au marché, une petite dame, la septantaine un peu bossue, s’est même excusée de ne pas être venue me rendre ses livres parce que son mari était mort et qu’elle venait à peine de l’enterrer…

02 juillet 2006


Une question d'équilibre

Comme pour le dosage des couleurs quand on pose du carrelage. Ce boulot c'est ça. Vous savez, ces foutues normes à suivre dans les acquisitions. Pas question d'acheter n'importe quoi sur une année : faut suivre les normes. Tel pourcentage de documentaires adultes, tel pourcentage de fictions jeunesse etc etc... Faut équilibrer, veiller à ne pas acheter trop de romans, s'assurer que tous les 'domaines du savoir' soient équitablement représentés dans les collections. Pour que chacun y trouve son compte : les amateurs de pêche à la ligne comme les fanatiques de Mary Higgins Clark. Finalement, bibliothécaire, ça donne des prédispositions pour carreler en amateur...