
Train de nuit pour Lisbonne
Alors qu’il se rendait à son travail, Raimond Gregorius, professeur de langues anciennes dans un lycée bernois, rencontre une femme, penchée au parapet d’un pont, comme prête à se suicider. Le seul mot qu’il arrivera à en tirer, c’est ‘português’. Peut-être sommeillait-il en lui depuis longtemps, tel une bombe à retardement, prête à exploser. Peut-être était-ce simplement le bon moment, le bon endroit, la bonne personne. Qu’importe, il ramène la femme jusqu’au lycée. Elle s’en ira assez rapidement, le remerciant peut-être du regard. Après avoir mentalement répété ce fameux mot à de multiples reprises, il quitte sa salle de classe, laissant là ses élèves. Quelques heures plus tard, errant dans une librairie espagnole, il découvre par hasard le livre d’un poète portugais, Amadeu de Prado. Le libraire lui en traduit un passage : ‘Sur mille expériences que nous faisons, nous en exprimons tout au plus une par le langage. Parmi toutes ces expériences muettes sont cachées celles qui donnent secrètement à notre vie sa forme, sa couleur et sa mélodie’. Puis il lui offre le livre. De retour dans son appartement, Gregorius se met à étudier la langue portugaise et, progressivement, traduit des passages du livre de Prado. La beauté et la profondeur des lignes qui se livrent ainsi à lui le confortent dans son idée d’abandonner son poste d’enseignant ; le persuadent finalement de se mettre en quête de cet auteur inconnu. Parce qu’il n’aime pas les voyages aériens (‘Monter dans un avion et quelques heures plus tard arriver dans un autre monde, sans que l’on ait eu le temps de glaner quelques images particulières durant le trajet –cela lui était désagréable et l’effarait’), il prend le premier train pour Lisbonne.
A ce stade, l’on pourrait se croire dans un roman de Simenon : un homme quitte tout pour enfin ‘vivre’. Pascal Mercier -un auteur dont je ne sais rien et ne veux rien savoir avant d’avoir terminé cette invitation à la lecture- va beaucoup plus loin. Ce billet terminé, je taperai les lettres de son nom sur Google et peut-être en apprendrais-je plus. J’ai refermé ‘Train de nuit pour Lisbonne’ il y a quelques jours, après l’avoir fait durer le plus longtemps possible -distillation. J’ai lu et relu certains passages, j’en ai répertorié d’autres afin de les retrouver plus facilement - mémorisation. J’ai bêtement espéré que le voyage de Gregorius dure encore quelque peu - déception. Leurs mots –Gregorius/Prado/Mercier- invitent à un retour au Portugal et à Pessoa -infusion.
Dans les pas de Prado
Pour retrouver Amadeu de Prado, Gregorius ne dispose que de peu d’éléments : l’année de parution du livre -1975- et le nom de l’éditeur : Les Cèdres Rouges. Amadeu est-il seulement encore vivant ? A Lisbonne, malgré sa maigre connaissance du portugais, il trouvera ses premiers renseignements auprès d’un libraire retraité. Orienté par ce dernier, il rencontre les amis et la famille de Prado, dont il découvre la profession : médecin. Chaque rencontre le renvoie vers une autre, des liens se tissent et, comme pour marquer les étapes, Gregorius poursuit sa traduction du livre d’Amadeu : ‘…c’était cela, Lisbonne, la ville vers où il était parti parce qu’en observant ses élèves, il avait vu soudain sa vie à partir de la fin et parce qu’il avait trouvé par hasard le livre d’un médecin portugais dont les mots semblaient écrits pour lui’. De plus en plus intime avec son auteur, il se voit également remettre d’autres inédits de sa main. A l’image des éditeurs des œuvres de Pessoa qui n’en finissaient pas d’exhumer des textes inconnus de sa fameuse malle, Gregorius pousse toujours plus loin vers une meilleure connaissance de Prado. Il inventorie sa vie, croise ses sources, fait parler ses amis, ses sœurs, ses amours et ses écrits. Se révèle progressivement un personnalité fascinante, l’image d’un homme en perpétuelle interrogation, haïssant les vaniteux, certain de son inimportance mais désirant à tout prix conserver le contrôle de ses actes pour les faire entrer dans le chemin qu’il s’est tracé : ‘Réfléchir sur ce que l’on voudrait en réalité…Ne pas se manquer soi-même’. S’il réussit à tenir le cap qu’il s’est fixé durant une partie de sa vie –tout en s’interrogeant sans cesse sur la valeur de ce cap- Prado ne pourra empêcher le hasard d’une rencontre imprévue dans ses plans. Rencontre qui remettra tout en question.
Même si le ‘Livre de l’Intranquilité’ de Pessoa –auquel le roman de Mercier fait clairement référence via la récolte et la traduction des ‘fragments’ de textes de Prado - ne quitte pas ma table de nuit, je ne le lis sans doute plus assez ; ‘Train de nuit pour Lisbonne’ m’invite à y retourner. Au-delà de l’intrigue –superbe et passionnante- il recèle de raisonnements, de poésie et de petites phrases qui enrichissent et remettent d’aplomb à chaque relecture. Comme celle-ci : ‘Il y avait ceux qui lisaient et il y avait les autres. On remarquait vite si quelqu’un était lecteur ou non. Il n’y avait pas de plus grande différence entre les hommes. Les gens s’étonnaient quand il affirmait cela, et plus d’un hochait la tête devant tant de bizarrerie. Mais c’était ainsi. Gregorius le savait. Il le savait.’
Alors qu’il se rendait à son travail, Raimond Gregorius, professeur de langues anciennes dans un lycée bernois, rencontre une femme, penchée au parapet d’un pont, comme prête à se suicider. Le seul mot qu’il arrivera à en tirer, c’est ‘português’. Peut-être sommeillait-il en lui depuis longtemps, tel une bombe à retardement, prête à exploser. Peut-être était-ce simplement le bon moment, le bon endroit, la bonne personne. Qu’importe, il ramène la femme jusqu’au lycée. Elle s’en ira assez rapidement, le remerciant peut-être du regard. Après avoir mentalement répété ce fameux mot à de multiples reprises, il quitte sa salle de classe, laissant là ses élèves. Quelques heures plus tard, errant dans une librairie espagnole, il découvre par hasard le livre d’un poète portugais, Amadeu de Prado. Le libraire lui en traduit un passage : ‘Sur mille expériences que nous faisons, nous en exprimons tout au plus une par le langage. Parmi toutes ces expériences muettes sont cachées celles qui donnent secrètement à notre vie sa forme, sa couleur et sa mélodie’. Puis il lui offre le livre. De retour dans son appartement, Gregorius se met à étudier la langue portugaise et, progressivement, traduit des passages du livre de Prado. La beauté et la profondeur des lignes qui se livrent ainsi à lui le confortent dans son idée d’abandonner son poste d’enseignant ; le persuadent finalement de se mettre en quête de cet auteur inconnu. Parce qu’il n’aime pas les voyages aériens (‘Monter dans un avion et quelques heures plus tard arriver dans un autre monde, sans que l’on ait eu le temps de glaner quelques images particulières durant le trajet –cela lui était désagréable et l’effarait’), il prend le premier train pour Lisbonne.
A ce stade, l’on pourrait se croire dans un roman de Simenon : un homme quitte tout pour enfin ‘vivre’. Pascal Mercier -un auteur dont je ne sais rien et ne veux rien savoir avant d’avoir terminé cette invitation à la lecture- va beaucoup plus loin. Ce billet terminé, je taperai les lettres de son nom sur Google et peut-être en apprendrais-je plus. J’ai refermé ‘Train de nuit pour Lisbonne’ il y a quelques jours, après l’avoir fait durer le plus longtemps possible -distillation. J’ai lu et relu certains passages, j’en ai répertorié d’autres afin de les retrouver plus facilement - mémorisation. J’ai bêtement espéré que le voyage de Gregorius dure encore quelque peu - déception. Leurs mots –Gregorius/Prado/Mercier- invitent à un retour au Portugal et à Pessoa -infusion.
Dans les pas de PradoPour retrouver Amadeu de Prado, Gregorius ne dispose que de peu d’éléments : l’année de parution du livre -1975- et le nom de l’éditeur : Les Cèdres Rouges. Amadeu est-il seulement encore vivant ? A Lisbonne, malgré sa maigre connaissance du portugais, il trouvera ses premiers renseignements auprès d’un libraire retraité. Orienté par ce dernier, il rencontre les amis et la famille de Prado, dont il découvre la profession : médecin. Chaque rencontre le renvoie vers une autre, des liens se tissent et, comme pour marquer les étapes, Gregorius poursuit sa traduction du livre d’Amadeu : ‘…c’était cela, Lisbonne, la ville vers où il était parti parce qu’en observant ses élèves, il avait vu soudain sa vie à partir de la fin et parce qu’il avait trouvé par hasard le livre d’un médecin portugais dont les mots semblaient écrits pour lui’. De plus en plus intime avec son auteur, il se voit également remettre d’autres inédits de sa main. A l’image des éditeurs des œuvres de Pessoa qui n’en finissaient pas d’exhumer des textes inconnus de sa fameuse malle, Gregorius pousse toujours plus loin vers une meilleure connaissance de Prado. Il inventorie sa vie, croise ses sources, fait parler ses amis, ses sœurs, ses amours et ses écrits. Se révèle progressivement un personnalité fascinante, l’image d’un homme en perpétuelle interrogation, haïssant les vaniteux, certain de son inimportance mais désirant à tout prix conserver le contrôle de ses actes pour les faire entrer dans le chemin qu’il s’est tracé : ‘Réfléchir sur ce que l’on voudrait en réalité…Ne pas se manquer soi-même’. S’il réussit à tenir le cap qu’il s’est fixé durant une partie de sa vie –tout en s’interrogeant sans cesse sur la valeur de ce cap- Prado ne pourra empêcher le hasard d’une rencontre imprévue dans ses plans. Rencontre qui remettra tout en question.

Même si le ‘Livre de l’Intranquilité’ de Pessoa –auquel le roman de Mercier fait clairement référence via la récolte et la traduction des ‘fragments’ de textes de Prado - ne quitte pas ma table de nuit, je ne le lis sans doute plus assez ; ‘Train de nuit pour Lisbonne’ m’invite à y retourner. Au-delà de l’intrigue –superbe et passionnante- il recèle de raisonnements, de poésie et de petites phrases qui enrichissent et remettent d’aplomb à chaque relecture. Comme celle-ci : ‘Il y avait ceux qui lisaient et il y avait les autres. On remarquait vite si quelqu’un était lecteur ou non. Il n’y avait pas de plus grande différence entre les hommes. Les gens s’étonnaient quand il affirmait cela, et plus d’un hochait la tête devant tant de bizarrerie. Mais c’était ainsi. Gregorius le savait. Il le savait.’
Train de nuit pour Lisbonne / Pascal Mercier - Maren Sell Editeurs, 2006
5 commentaires:
Très beau commentaire!
Et merveilleux livre.
Merci...et effectivement un grand livre, à relire sans doute.
J'ai moi aussi été littéralement transportée par cette lecture : l'intrige et l'écriture sont tout simplement remarquables.
A relire ? Sans l'ombre d'un doute... et à savourer mot à mot.
Un livre magique qu'on ne peut pas lâcher une seconde, ou le reposer sans y penser sans cesse.
Un petit bijou à lire, relire et à partager absolument
merci pour le commentaire fidèle
;)
Merci...Je n'ai par contre pas réussi à 'entrer' dans 'L'accordeur de piano' publié l'année passée. Tout m'y a semblé lourd et inintéressant. Déception.
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